[ EXPOSITIONS ]

 

Une nouvelle vague / Gabriel Fabre

 

 

Nouvelle vague, nouvelle vague… un thème pareil, ça mériterait d’écrire une nouvelle. Elles ont toutes quelque chose de vague, justement les nouvelles. Ça étire le temps. C’est le côté coule(*) de la littérature ; roman fleuve ou filet d’eau filtrant d’une vielle fontaine. Une nouvelle façon de faire le roman photo alors ? Je n’ai jamais pu finir la lecture d’un seul roman photo… boring ! Et en anglais : New Wave ? Parlons plutôt de cinéma. J’en ai passé des heures à battre le pavé parisien devant les salles Art&Essai pour voir les travellings et les plans-séquences de Godard, d’Antonioni, de Rivette ou Resnais en compagnie de mon meilleur ami. On avait 17 ans, son père, peintre de la figuration narrative, était une porte ouverte sur la création, la liberté et ses humeurs. Quand il découpait le gigot, le dimanche à midi, on sentait un homme sans tabous. Il trouvait Annie Lennox sexy dans le clip de sweet dreams et tout était envisageable.

Mais il faut dire que je n’ai jamais pu croire à la nouveauté. Père scientifique et matérialiste : "Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme" (à par son nombrilisme pétillant et cruel), mère ultra-catho : à confesse je vous prie, pour les plaisirs divins. Il y a du No Future dans la tradition. Pas de fantaisies dans l’abécédaire, M comme… Monomanie.

Mais relisons la première moitié du sujet : la nouveauté. Elle ressemble à un décadrage, voire carrément une technique d’occultation. Classiquement, dans son étymologie nouveau signifie jeune. Simple non ? On débarque, sortez les vieux. Reste, dit-on, que la jeunesse à l’âge des préjugés du monde ; la jeunesse d’esprit vient parfois sur le tard. Plus analytiquement, les évolutions techniques n’ont rien d’accessoires dans l’émergence de formes nouvelles, mais c’est en même temps plus que cela. Dans l’histoire il y a bien des moments intenses où quelques-uns parviennent à se "cristalliser" miroirs de leur époque. Je pense à Man Ray, à Picasso avec Guernica, à Star Wars. Ne demandez pas pourquoi, ils ont une façon de vous clou-Houellebecq(*) sans recourir au Taser ni au tampon administratif. Encore faut-il que le public ait des repères, et que les artistes candidats trouvent les moyens de la sidération qu’ils vous destinent généreusement. En terre azuréenne, faut voir…

Et vague alors ? Vague à l’âme, Vogue (l’homme vers… la femme), où vais-je, vaguement ou vagal ? La vague c’est le pictogramme du verseau, analogue à celui de l’alphabet protosinaïtique (l’ancêtre ultime, le Lucy des alphabets). Avec le temps, le dessin des ondulations de deux vagues superposées l’une sur l’autre s’est métamorphosé en lettre M. M comme mer, mouvement, maman ou… merde ! Va pour mouvement.

Si pour Michel Leiris l’Art n’est rien d’autre qu’une prolifération baroque sur les dures arêtes de la Vie, cette année, je m’en tiendrai au premier degré du baroque, au plus figuratif. Et puis les vagues, ça vous nettoie l’esprit et vous donne un coup de frais.

Titre de la photo : le déferlement

Making of : je suis sur le NGV qui relie Nice et Bastia. Grosse tempête. Creux de trois-quatre mètres, voire plus. J’ai envie de gerber, comme les vagues sur le pont. Je découvre une fonction sur l’appareil photo que m’a prêté la boîte pour laquelle je travaille. Nom de code : mode rafale. Je teste. Le hasard veut que je déclenche juste avant l’arrivée d’une vague. Résultat, la danse de chat suave de l’eau contre la vitre. Au final, c’est comme un petit film, image par image, dont les motifs perlés me rappellent une toile de Georges Lacombe que j’aime bien.

Gabriel Fabre

(*)Si la non-orthographe devient la nouvelle norme, pas de raison de se priver d’un peu de créativité textuelle.

© Sept'off (1999-2008) toute reproduction interdite sans autorisation préalable des auteurs - @rtsudcom.fr