Marie-Noëlle Leroy

Vortex
Des images au sténopé, le plus simple et le plus ancien procédé photographique du monde

Château de Valrose
28 av. de Valrose

Tout comme une phrase contient des mots reliés les uns aux autres par un rapport grammatical qui les imbrique, cette série est structurée selon un même dénominateur commun : le temps.
A la manière des poupées russes chaque terme envisagé contient en lui-même le temps, ce même temps, ou un autre, qui se retrouve inclus dans le terme suivant.
Le temps se trouve donc inclus dans La Photographie, dans le processus d’enregistrement, dans l’image elle-même et tout d’abord dans le sujet choisi.
Le temps se retrouve également dans la conception des images sous forme de diptyques créant ainsi un rythme, cet intervalle entre deux temps. Ces diptyques réunissent certaines actions répétées –volontairement ou non- ou mettent en évidence la relation de cause à effet existant entre elles ; enfin l’ordre de présentation des images crée aussi le rapport entre les parties du diptyque, à l’instar de la construction d’une phrase élaborée par Cicéron.

Au niveau de La Photographie , il s’agit un peu de l’histoire d’une rencontre de techniques, l’une appartenant à un passé totalement révolu, l’autre issue directement des derniers développements numériques. Le sténopé est le moyen de captation de l’image argentique ; l’impression numérique avec des encres pigmentaires celui de la concrétisation de l’image sur papier. Le processus photographique mis en œuvre est également soumis à l’influence du temps puisque seules des émulsions argentiques périmées depuis trois à six ans sont utilisées. Le temps aura donc eu loisir de modifier, avant toute prise de vue, certaines structures moléculaires engendrant un résultat présentant parfois des dérives.
Ces premiers choix nous entraînent inévitablement à considérer le temps qui passe lors du processus d’enregistrement. Le sténopé, par sa très faible ouverture, oblige à avoir recours à des temps de pose très longs (en l’occurrence entre deux secondes et seize minutes). Nous sommes donc fort loin de la réalisation d’un instantané : il n’est pas question ici de capter un événement fugitif, d’arrêter le temps et les gestes, ni de sentir l’instant décisif, mais bien d’enregistrer une action durant son déroulement partiel ou total. Nous nous retrouvons ainsi dans ce que Dominique Baqué nomme un « hors-temps ». Durant ce « hors-temps », le « hors-champ » peut entrer dans la scène – faire partie du champ - et éventuellement en ressortir… La conséquence sur le résultat imageant est bien sûr une évanescence atteignant parfois le fantomatique, voire l’absence de trace de l’humain, de la vie.
Car la vie est bien le thème central de ce sujet. La vie - ce fleuve qui s’écoule de manière plus ou moins chaotique - dans ce qu’elle a de plus banal, de plus quotidien, de plus trivial parfois. La vie quotidienne, ce n’est cependant pas seulement « métro, boulot, dodo », c’est également la promenade, la halte, la respiration au sein de lieux sacrés.
La vie, c’est cet ensemble d’événements qui se répètent et se font échos en rebondissant sur les parois d’un espace temporel. Chacun d’entre eux est porteur de la mémoire des précédents. Les événements les plus récents devenant ainsi les plus chargés par le temps, les événements anciens – ou symboliques d’un passé révolu – occupant le centre de cet espace.
La vie, représentée ainsi, ne serait-elle pas simplement un énorme vortex, par lequel nous passerions en nous chargeant de souvenirs cahotés au gré du temps de paroi en paroi ?